1. Qu'est-ce que le mysticisme ?
Le mot vient du grec mystikos, qui se rapporte aux « mystères » (mystèria), les cultes initiatiques de l'Antiquité, comme ceux d'Éleusis. Il dérive du verbe myein, « fermer » les yeux ou les lèvres : se taire et se tourner vers l'intérieur.
Le mystique est celui qui ne se contente pas de croire ou de connaître : il cherche à vivre une union avec le divin, l'Absolu, la Réalité ultime, quel que soit le nom qu'on lui donne. On le distingue parfois de l'ésotérisme, qui cherche une connaissance cachée, et de l'occultisme, qui s'intéresse aux forces et aux pouvoirs. Le mysticisme, lui, cherche l'union.
2. Les grandes voix mystiques
Presque toutes les traditions ont leurs mystiques :
- Christianisme : Hildegarde de Bingen (XIIe siècle), maître Eckhart (XIIIe-XIVe siècle), Thérèse d'Avila et Jean de la Croix (XVIe siècle), qui décrivent l'union de l'âme à Dieu.
- Islam (soufisme) : Hallâj, Ibn Arabi, Rûmî (XIIIe siècle), pour qui l'amour est le chemin vers le divin.
- Judaïsme : la Kabbale (le Zohar au XIIIe siècle, puis Isaac Louria au XVIe siècle) et le hassidisme, né au XVIIIe siècle autour du Baal Shem Tov.
- Hindouisme : les Upanishads et l'Advaita Vedanta de Shankara, qui enseignent que l'être profond de l'individu est identique à l'Absolu.
- Bouddhisme : le Zen, qui pratique l'éveil dans le silence de la méditation, et le Vajrayana tibétain.
- Gnose : la connaissance directe, intérieure, de l'étincelle divine.
3. Ce que ces expériences ont en commun
Dans Les Variétés de l'expérience religieuse (1902), le psychologue William James a décrit quatre caractères de l'expérience mystique :
- L'ineffabilité : elle dépasse les mots, et ceux qui la vivent peinent à la décrire.
- La qualité noétique : elle donne le sentiment d'une connaissance profonde, d'une vérité directement perçue.
- Le caractère passager : elle dure peu, même si ses effets peuvent se prolonger.
- La passivité : la personne a le sentiment de recevoir cette expérience plutôt que de la produire.
4. Les trois voies
La tradition chrétienne, à la suite du Pseudo-Denys l'Aréopagite, décrit souvent un chemin en trois étapes, que l'on retrouve sous d'autres formes ailleurs :
- La voie purgative : purifier le cœur, apaiser l'ego, renoncer à ce qui encombre.
- La voie illuminative : l'intelligence et le cœur s'éclairent ; on perçoit le divin dans le monde et en soi.
- La voie unitive : l'union avec la Source, au-delà de la séparation entre soi et le divin.
Jean de la Croix décrit aussi des épreuves que traversent beaucoup de mystiques : la « nuit obscure » de l'âme, un temps de sécheresse et de désert intérieur où la présence divine semble avoir disparu. Pour lui, cette nuit est une étape de purification, qui prépare l'union.
5. Pratiques et chemins
- La prière et la contemplation : une attention silencieuse tournée vers le divin.
- La méditation : observer les pensées, apaiser l'esprit, revenir au centre.
- Le silence et la retraite : se retirer du bruit pour écouter ce qui est en soi.
- L'amour et le service : la plupart des mystiques insistent sur la compassion, qui est le fruit véritable de l'union.
- L'accompagnement : un maître, un guide ou une communauté permet de ne pas s'égarer.
6. Les pièges du chemin
Les mystiques eux-mêmes mettent en garde contre plusieurs écueils :
- L'ego spirituel : se croire arrivé, éveillé, supérieur. Le véritable mysticisme conduit à l'humilité.
- La recherche des expériences : courir après les visions, les extases et les phénomènes au lieu de chercher la transformation du cœur. Jean de la Croix conseillait de ne pas s'y attacher.
- La fausse lumière : une expérience flatteuse, spectaculaire, qui rend orgueilleux, isole des autres ou demande une soumission n'est pas un signe de véritable union. « C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Matthieu 7, 16).
- La fuite du réel : utiliser la spiritualité pour éviter ses difficultés concrètes, ses responsabilités ou ses émotions. Les vrais mystiques sont souvent profondément engagés dans le monde.
7. Le temple intérieur
Au fond, le mysticisme rappelle ce que de nombreuses traditions répètent : ce que nous cherchons au-dehors se trouve d'abord au-dedans. Saint Paul écrit que notre corps est le temple de l'Esprit (1 Corinthiens 6, 19) et l'Évangile de Luc dit que le Royaume de Dieu est « au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Retrouver ce centre, c'est la promesse du chemin mystique.
À savoir : les expériences intenses (visions, extases, états de conscience inhabituels) peuvent parfois être déstabilisantes. Une « nuit obscure » spirituelle n'est pas une dépression, mais les deux peuvent se ressembler. Si vous traversez une grande tristesse, des angoisses, des voix ou des idées sombres, ou si vous avez l'impression de perdre pied, parlez-en à un médecin ou à un psychologue en plus de votre accompagnement spirituel : cela n'enlève rien à la valeur de votre chemin..